La colère de l’homme africain

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Il était en boubou. Un grand homme noir et élancé, habillé à la manière traditionnelle africaine qui traversait le quartier, visiblement de retour de la mosquée.

Je ne sais pas pourquoi  il s’est mis en colère à ce moment-là. Qu’est ce qui a fait que tout à coup, c’est sorti. Comme un jet qu’on garde depuis trop longtemps. L’homme africain hurlait depuis déjà un moment avant que je puisse capter les mots qui sortaient de sa bouche. Je le voyais brandir ses bras et s’énerver.

– Pourquoi vous foutez le bazar ici ?! Vous nous faites chier ! Vous nous emmerdez tous les jours ! A-t-il balancé au groupe de jeunes qui baragouinait en s’éparpillant.

Beaucoup de jeunes trainent et s’amusent autour des bancs fraichement repeints en mode street art. Toujours les mêmes. C’est vrai. Tout le monde les connait, les croise et subi un peu leur présence.

Ils ont entre 10 et 16 ans et envahissent parfois le petit parc à jeu juste derrière. Ils jouent comme des grands dans un monde de petits et depuis quelques semaines, il y a de plus en plus d’altercations avec des parents.

A l’approche du 14 juillet, ils balancent des pétards toute la journée. La nuit aussi. Ils s’étaient pourtant calmés quand, il y a deux ans, un gamin s’est explosé la main avec. Mais l’affaire est oubliée.

« Des bâtards ! Des bandits ! Voilà ce que vous êtes ! »

– Vous n’avez pas de parents ? Vous êtes toujours là, dehors tout seuls : que des Arabes et des Noirs, comme par hasard ! A hurlé l’homme africain avec son accent typique. Vous n’êtes ni africains, ni français : qui êtes-vous ? Des bâtards ! Des bandits ! Voilà ce que vous êtes ! Les garçons et les filles, c’est la même chose !

Les mômes esquivaient. Ils ne voulaient pas le confronter. Peut-être parcequ’il est du pays. Je ne sais pas vraiment.

Alors les jeunes rentraient dans le parc et sortaient de l’autre côté et l’homme africain les suivait.

– Nous on vit en bonne entente avec les gens. On ne cause de tort à personne. Pourquoi vous faites chier tout le monde ?!  Vous nous faites honte. Vos parents nous font honte. Où sont-ils vos parents ?! Vous les laisser seuls faire la vaisselle et s’occuper de tout pendant que vous vous trainez là à ne rien faire ! Vous êtes des merdes ! C’est quoi votre problème ?!

La faute des parents 

Se tournant vers le groupe de parents qui attendait leurs enfants à la sortie du centre de loisirs.

– C’est la faute des parents !! Ce n’est pas de leur faute, c’est de la vôtre ! Vous laissez vos enfants dehors comme ça là ! Qu’est ce qui ne va pas chez vous ?! Où êtes-vous ? Pourquoi vous laissez vos enfants dehors comme ça la ? Moi je dis tout haut ce que je pense !

Les parents alpagués n’ont pas vraiment réagit. Il y a vaguement eu des

– oh ça va la !

Ou encore une maman qui a gueulé en marchant :

– il ne faut pas parler comme ça des Arabes ! Elle-même d’origine maghrébine.

Mais personne n’osait vraiment confronter l’homme africain en colère. En m’approchant de l’école doucement, des mamans parlaient entre elles.

– Il a raison : ils ont failli cramer tout le quartier avec leurs pétards.

– y en a marre, ils sont toujours là à foutre le bordel.

– Des nouveaux grands trainent là depuis quelques semaines. Il ne sont pas du quartier, ils sont d’ailleurs…

J’appris  que l’homme africain était papa de plusieurs enfants du quartier. Son fils ainé a un temps fait parti de ceux qui « partaient en vrille ». Très vite il a pris les choses en main et a envoyé son fils être éduqué au pays. ça fait quatre ans qu’il y est. Est-ce une réèlle solution ? Je ne sais pas. On a toujours tendance à penser que la vie est plus dure là bas, que l’éducation y est plus violente. J’imagine que ça doit dépendre des familles.

« Ils m’ont traité de sale blanche et de sale française »

Je m’éloignais peu à peu de la scène et me dirigeais vers chez moi lorsqu’une maman qui venait d’arriver, se demandait ce qu’il se passait. Je lui racontais en quelques mots.

oh bah ça c’est bien alors ! affirma-t-elle, soulagée. Moi ça fait 15 ans que j’habite ce quartier et depuis deux semaines, j’ai changé de parc pour mon petit. La dernière fois que j’y ai été, deux jeunes de dix ans sont venus cracher devant nous. Je leur ai dit d’aller jouer un peu plus loin et ils m’ont traité de sale blanche et de sale française… ça m’a choquée. J’avoue que je ne comprends pas : on a toujours très bien vécu ensemble dans ce quartier.

Elle avait les larmes aux yeux. Elle m’a indiqué le nouveau parc où elle va désormais et a repris sa marche active vers l’école qui déversait les enfants.

En France,  l’ethnie, l’origine, la couleur de peau a encore tant d’importance.

Moi, ça fait huit ans que j’habite ce quartier. Je l’ai toujours aimé. Il incarne pour moi, un assez bel équilibre entre des personnes complètement différentes, socialement et ethniquement, et les jeunes du coin avaient leur place. Mais c’est vrai que les choses semblent peu à peu changer.

Je ne sais pas si se sont les vacances qui accentuent cela ou l’arrivée d’un nouveau groupe d’adolescents, mais j’ai l’impression de vivre en bas de chez moi les répercussions des discours « ethnicisés » qu’on entend à la télévision ou dans les hémicycles parlementaires.

Je suis rentrée assez triste de réaliser qu’en France,  l’ethnie, l’origine, la couleur de peau a encore tant d’importance. Cela défini de manière tellement tranchée et parfois violente, ce que nous sommes, ce que nous incarnons aux yeux des autres et de soi même. En réalisant cela, je dois avouer que je me suis sentie un peu en danger. Pas moi à titre personnel, mais moi, dans cette société.

Ils m’ont pris pour une autre

Ça m’a rappelée le soir où la France a perdu contre le Portugal. Je rentrais de la fan zone du Champ-de-Mars il devait être 3 heures du matin. Je suis passée à côté d’un groupe de trois/quatre mecs assis sur un banc, bières à la main. Je les avais captés de loin et par précaution – celle que j’utilise toujours quand je croise un groupe de mecs bourrés à trois heures du mat’- j’avais traversé.

L’un d’entre eux m’a sifflée et a commencé à vouloir m’alpaguer. Puis, il a demandé à son pote :

– c’est une cousine !?

Son pote m’a scruté. J’ai regardé droit devant moi en faisant comme si je n’avais rien entendu.

– non, laisse tomber c’est une portugaise.

C’est une des rares fois dans ma vie où j’ai été contente qu’on me prenne vraiment pour une autre : pas envie de me confronter à des mecs tout bourrés qui en plus auraient trouvé un « point commun » entre nous. Et puis au même moment, j’ai réalisé que ici, on me prendrait peut-être jamais pour une française.

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3 commentaires

  1. Ça me fait penser à quelque chose qu’à dit ma soeur. On regardait le troisième match des qualifs des Bleus U19 et elle a dit « il y a que des Noirs dans cette équipe ». Ce n’était pas méchant, ce n’était pas une attaque, vraiment, elle constatait, juste. Alors j’ai dit « et alors ? ils sont Français » et j’ai ajouté « il y a des Noirs en Europe depuis le Moyen-Âge ». Je ne sais plus ce qu’elle a répondu mais elle n’avait pas l’air convaincu.
    Un jour aussi on regardait l’athlétisme. Elle a dit « y’a Usain Bolt ». Sauf que c’était les championnats d’Europe et qu’Usain Bolt est Jamaïcain donc à moins qu’il ait été naturalisé par la Turquie comme certains Kenyans il ne pouvait pas être là. Au final je n’avais pas trop fait attention, on peut tous se tromper, croire voir quelqu’un qui n’était en fait pas là, confondre les visages, les personnes. Mais je me demande si elle aurait pu confondre un Blanc avec un autre Blanc… cela dit il a été démontré que, au premier abord, on a du mal à distinguer les visages des personnes des autres ethnies. Pour les Blancs tous les Noirs se ressemblent et pour les Asiatiques tous les Européens se ressemblent. Je précise : au premier abord. Parce qu’il est évident qu’ensuite un visage est un visage. J’imagine que l’ouverture d’esprit joue aussi un peu. Bref, je vais un peu loin…
    Le problème de l’intégration c’est que l’on est dans un cercle vicieux. Les immigrés (de première génération ou non, disons les familles d’origine immigrée), parfois, ne veulent pas s’intégrer. Par exemple ma mère qui est instit’ m’a rapporté qu’un groupe de mères maghrébinnes avait rejeté une autre mère maghrébinne quand elles ont appris qu’elle s’était marié avec un Français, un Blanc. Et beaucoup de personnes ont ce genre d’histoires à raconter. Du coup les « Français pure souche » voient d’un mauvais oeil, disent « ils ne veulent pas s’intégrer ? qu’ils rentrent chez eux » et du coup, ne se sentant pas intégrés, acceptés, accueilli, les familles d’immigrés se replient sur elles-mêmes dans le communautarisme. Quelqu’un doit faire le premier pas. Je pense que c’est aux immigrés (après tout, ce sont eux qui ont choisi de venir vivre ici) mais le pays d’accueil doit aussi être plus ouvert et ne pas confondre intégration et assimilation. En fait, le problème de l’intégration, je pense, est causé par le comportement des familles de certains quartiers (comme l’anecdote de ma mère ou celle de ces jeunes qui traînent et insultent de « sale français » alors que certainement ils sont nés en France et sont Français…) qui est pris par les personnes du pays d’accueil comme la généralité (parce que l’information c’est le désordre : quand il y a ordre, acceptation, ouverture, intégration il n’y a pas information, donc les journalistes n’en parlent pas, donc le désordre devient la généralité dans l’esprit de certaine personnes : pour prendre un parallèle : on parle des accidents de train mais on ne dit pas tous les jours aux infos quand les trains arrivent sans encombres). Du coup il y a rejet du pays d’accueil et replis des arrivants.

    • Bonjour Melgane, oui c’est vrai que le rapport à « celui qui ne nous ressembe pas » parait différent. C’est comme le fait que naturellement, on va vers les gens qui nous ressemblent. On est souvent attiré par ceux qu’on pense être proche de nous d’une manière ou d’une autre. Cela dit, sur la question de l’intégration, je voudrais quand même ajouter que, « le français pure souche » est une notion qui n’existe pas, ni juridiquement, ni ehtniquement. Cette notion ne veut rien dire en terme réel, elle n’a qu’une signifiation en terme fantasmé.

      Les gens se vivent « pure souche » quand ils n’ont pas d’origine connue de l’extèrieur du territoire français métropolitain (parceque si on aborde la question des Dom Tom on casse absolument toutes les croyances « pure souche » existentes).

      « Français » n’est pas une ehtnie, c’est une nationalité. Et cette nationalité recouvre plusieurs ethnies, dont certaines, aujourd’hui, sont issues de pays africains. Quand tu dis  » après tout, ce sont eux qui ont choisi de venir vivre ici » : pourquoi ont-ils choisi la France ? parcequ’ils ont été colonisé par elle et qu’ils la connaissent. Ils en connaissent la langue souvent une partie de la culture : ils viennent donc en territoire connu. Retirer cet aspect là c’est fermer les yeux sur le liens qui unis l’Afrique/l’Asie et la France. Les africains n’avaient pas choisi d’être colonisés. La France a énormément de mal à reconnaitre cette Histoire. Son histoire. Dès lors qu’elle ne la reconnait pas, elle ne reconnait pas la légitimité de ces populations à être présentent sur le territoire et à se définir comme français. Le « français » est encore fantasmé comme « un homme blanc, de culture chrétienne ». Ce qui ne correspond plus à la réalité française depuis des lustres !

      Enfin,j’aimerais comprendre ce que les gens pensent quand ils parlent « d’intégration ». Qu’est ce que ça veut dire s’intégrer ? Je me demande à quel moment, le pays qui « accueille », accepte d’être influencé par les populations qui s’installent. L’influence est obligatoirement réciproque et c’est ça la beauté de la rencontre entre des populations différentes. Refuser l’influence, c’est rejeter l’autre dans ce qu’il est et ce qu’il peut apporter.

      J’aime bien rappeler qu’en terme génétique la « pureté », donc le non mélange, est source d’appauvrissement du gène. ce qu’on appelle la consanguinité. La richesse est dans le mélange.

      • Oui, je sais que « le Français pur souche » n’existe pas, mais je voulais dire le « Français » tel qu’on peut l’imaginer : Blanc, là depuis des centaines d’années, etc., en opposition aux familles d’immigrés (de première ou pas génération).

        Oui, la France doit encore faire des efforts en terme de reconnaissance. Mais, si je reprends l’exemple de ma mère, elle enseigne en ZEP et elle dit que les enfants parlent mal le français, parce que chez eux on ne leur parle pas en français mais en arabe (cela dit qu’ils continuent de parler arabe est très bien, qu’ils soient bilingues est un avantage, mais les familles pourraient parler les deux langues à la maison et ne pas tout laisser à l’école). Encore une fois le problème naît des deux parties, on ne peut pas non plus dire « la France a colonisée, les immigrés actuels ne sont pas fautifs dans la mauvaise intégration ». Les deux parties ont des choses à revoir… Excuse-moi, mais Benzéma qui dit que pour lui la France c’est que pour le côté sportif et qu’il se sent Algérien : il n’a rien à faire dans l’équipe de France ! Il se sert simplement du fait que la France est une nation de sport plutôt reconnue internationalement comparée par exemple à l’Algérie (en tout cas pour le foot). Je ne dis pas non plus que tous les immigrés pensent comme ça (au contraire je pense que c’est une minorité) mais malheureusement c’est la minorité que l’on entend le plus…

        C’est bien pour ça que je parle d’intégration et non d’assimilation. L’assimilation c’est arriver en oubliant toute notre culture pour se fondre totalement dans la culture d’accueil. Je trouve ça bête. L’intégration c’est faire le minimum, enfin… parler la langue (mais sans oublier celle de notre pays d’origine et sans arrêter de la pratiquer), comprendre la culture du pays dans lequel on arrive (excuse-moi mais une personne d’origine maghrébine née en France (donc française) qui insulte un Blanc de « sale français » on ne me fera pas croire qu’il est intégré…).

        Encore une fois je ne suis pas contre le mélange, bien au contraire, et je suis très envieuse des personnes bilingues parce que nées de deux parents aux cultures différentes, qui ont plein d’influences. Et je sais bien que le mélange est source de richesse (sans même parler de génétique) !

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