Je suis un homme

GynéphoreJe suis un homme.
J’ai bientôt quarante ans. Je regarde les femmes dans la rue, surtout au printemps. Enfin, en hiver aussi. Il m’arrive de les déshabiller et de les désirer le temps de leur passage, et c’est fini. Je plonge dans les décolletés ; j’adore ça, cela me donne envie de pleurer tellement c’est beau. Mon plaisir est esthétique. J’aime regarder les femmes, surtout quand elles se maquillent. Je m’assois sur la baignoire et j’assiste fasciné à ce spectacle silencieux, précis et rapide. J’aime voir les cils s’allonger sous l’effet du rimmel.


Je suis un homme.

Après l’amour, j’ai envie de dormir, mais je me force à rester éveillé parce que je sais que c’est mieux. Je me blottis comme un chat en boule, ou je pose ma tête sur leur poitrine, ou elles sur la mienne. Si je pouvais ronronner, je le ferai. La nuit, ma main a tendance à chercher le contact. A une femme qui vient chez moi je demande souvent si elle n’a pas froid, ou soif. Je lui sors toujours une serviette toute propre, aussi. Avant je range, je nettoie. Je fais le ménage parce que les femmes existent. La nuit, quand je sens que les couettes sont mal réparties, je recouvre ma visiteuse pendant son sommeil. Je suis un homme « gentil ». Pour la doxa, c’est un défaut. Je fais de la moto. Là aussi je leur demande si elles n’ont pas froid. C’est mon seul signe ostentatoire de virilité. Je suis un homme assez féminin.


Je suis un homme,
et je me souviens qu’une nuit,
j’étais chez une femme et que je n’ai pas voulu rester dormir. Elle m’a dit « Casse-toi, alors ». Je suis parti. Je me souviens aussi qu’une autre nuit, j’étais chez une autre femme, et que, blotti dans ses bras et prêt à m’endormir, elle m’a dit « J’aimerais que tu rentres chez toi, parce que je n’aime pas partager mon sommeil avec un inconnu ». Je suis encore parti.


Je suis un homme simple mais la vie est compliquée quand même.
En vingt ans, je suis tombé amoureux trois fois et demi. Je vis seul depuis six ans. Un jour, j’ai voulu me suicider par amour. J’avais trente quatre ans. Mais je ne l’ai pas fait, j’ai juste sorti tous les médicaments de leur boite et je les ai posés à côté de moi. J’ai eu peur en pensant à ma fille. Aujourd’hui, ma vie affective est un grand bal. La semaine dernière, j’ai couché avec une amie. Le lendemain je lui ai écrit que « l’idée du couple me mettait mal à l’aise ». En reparlant de cette phrase sur le divan, je me suis avoué qu’en fait elle ne me plaisait pas assez. Il y a six mois, la femme que j’aimais passionnément m’a quitté brutalement. J’ai beaucoup pleuré. Les hommes pleurent aussi. Entre temps, j’ai rencontré une autre femme, et j’ai eu un coup de foudre. Je lui ai écrit. Elle a pris peur. Rien n’a pu commencer. Hier soir, la mère de ma fille de douze ans était à mon vernissage. Je l’ai trouvée très belle. En dix ans de couple et de néant sexuel, je n’ai jamais même eu l’idée de la tromper. C’était ma femme. J’étais son homme. Ce soir-là, il y avait aussi deux autres femmes avec qui je danse le tango. Ce sont un peu plus que des amies, mais beaucoup moins que des amantes. Pendant que je leur parlais, une de mes élèves d’une vingtaine d’années, une fille-mère d’une beauté extraordinaire, très courageuse et d’une grande intelligence, me regardait avec des yeux enamourés, et un peu de jalousie enfantine. Peu après, mutine, elle m’a demandé qui dans la pièce avaient été mes maîtresses, et quand « viendrait son tour ». Par provocation, je lui ai glissé l’oreille : « Toutes », puis « Flora, je pourrais être votre père, voyons ». Elle a ri. Je suis un homme qui aime faire rire les femmes, mais je n’y arrive pas toujours.


Je suis un homme.
Cette semaine, la seule femme qui me bouleverse absolument depuis quelques mois est réapparue. Elle a conscience de son emprise. Elle en joue. J’ai employé sur le divan un mot qui est remonté du fin fond de mon adolescence : « allumeuse ». J’ai dit aussi « dangereuse », « amoureux », « faire attention » et « signes contradictoires ». Nous avons beaucoup bu et parlé. Je ne l’ai pas tout le temps écoutée parce que j’ai longtemps regardé sa bouche et que je m’imaginais l’embrasser. J’ai aussi tenté de deviner sa poitrine sous son pull. Après, elle est montée dans un taxi parce que je n’avais qu’un casque. Et comme à son habitude, le lendemain, silence radio. Cela m’a rendu triste qu’elle m’enlève si brutalement ce qu’elle m’avait donné la veille. Je suis un homme sensible.


Je suis un homme.
Je m’appelle Virgile. Je plonge dans les décolletés ; j’adore ça, cela me donne envie de pleurer tellement c’est beau. Je ne me reconnais pas très bien dans le discours des femmes.

Virgile

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