« J’ai avorté clandestinement car il refusait d’épouser une juive »

C’était en 1963. J’avais 20 ans et j’étais très amoureuse d’un de mes camarades de fac. Ça faisait déjà deux ans que nous étions ensemble et il est vrai que nous ne nous protégions pas. Enfin on « faisait attention », mais la capote n’était pas à la mode : le SIDA n’existait pas encore. J’étais réglée depuis l’âge de 18 ans et mes cycles étaient très réguliers. Dès le premier retard de règles, j’ai soupçonné la grossesse.

J’ai d’abord été voir mon oncle, médecin, pour qu’il m’indique un laboratoire « sans risque ». A l’époque, on faisait attention aux dénonciations : le délit pouvait commencer dès les examens. Comme je ne savais pas encore ce que j’allais faire, j’ai pris mes précautions. Je me revois encore, l’enveloppe fermée dans les mains, dans la ligne 6 du métro parisien. J’étais heureuse. Je me disais : « chouette, je suis enceinte, on va se marier ».

Le bonheur n’a pas duré longtemps. Dès le premier coup de fil, le ton était donné. Le père de mon petit ami a refusé que son fils m’épouse, parce que je suis juive. Il a menacé de le renier s’il le faisait contre sa volonté. Nous étions encore mineur à cette époque et donc sous la responsabilité de nos parents (l’âge de la majorité était de 21 ans, ndlr). Son père a été jusqu’à proposer de l’argent au mien, pour payer l’avortement. Mon père a été outré et a farouchement refusé. Il m’a ordonné de ne plus revoir mon petit ami. Si je n’avais pas crains la police, je crois que j’aurais pu tuer son père…

Ma mère a donc pris en main la suite des évènements. Elle avait déjà subi un avortement clandestin avant-guerre et en était restée choquée : le médecin, qui devait l’endormir, l’avait privée d’anesthésie à la dernière minute, « pour qu’elle ne recommence jamais » lui avait-il dit. En plus, les filières françaises se faisaient attraper régulièrement. Elle a donc décidé d’organiser un voyage pour le Maroc, chez une très bonne copine à elle, qui connaissait tous les réseaux là-bas.

Nous sommes parties dans un petit avion. Jusqu’au dernier moment, à l’aéroport, j’ai cru qu’il viendrait me chercher. Mais non. J’étais très malheureuse. Non pas par culpabilité pour le fœtus, ni même par peur, mais parce que cet avortement signait la fin de notre histoire d’amour.

Nous sommes arrivées à Casablanca, dans une clinique privée française. Le soir même ils m’ont posé des « bougies » sur l’utérus : un produit qui déclenche des contractions et qui ouvre le col. Le lendemain, je suis passée sur la table d’opération. Anesthésie générale, tout s’est bien passé. Je me suis reposée un peu dans ma chambre particulière. A côté, une femme semblait ne pas s’en sortir aussi bien. Pour me remonter le moral, ma mère m’a emmenée trois jours à Marrakech.

En rentrant, je me suis trouvée nulle de ne pas l’avoir gardé. C’était un échec, la solution de facilité, la lâcheté : j’étais énervée contre moi-même. Je pleurais souvent. Et puis c’est passé. J’ai fait d’autres avortements. Trois pour être précise, mais légaux cette fois-ci. Je n’ai jamais culpabilisé, je n’ai pas de croyance religieuse. Pour moi, c’est un acte médical. Et puis à l’époque, il n’y avait pas d’échographie, donc tout ça était abstrait.

40 ans après mon premier avortement, je ne sais pas pourquoi, j’ai cherché le numéro de l’homme qui m’avait mise enceinte et je l’ai contacté. Il est devenu psychiatre, s’est marié, et m’a tout de suite raconté l’histoire de son premier enfant : né tellement handicapé qu’il est mort très vite. A la fin de cette conversation, j’ai raccroché, satisfaite comme si quelque part, on était quitte. Je crois que c’est pour cela qu’il me l’a raconté : la vie lui avait fait payer.

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